Sous les pavés de Sultanahmet à Istanbul dort un réservoir du VIe siècle : 336 colonnes plantées dans l'eau noire, une voûte qui goutte, et une histoire d'oubli si complète que les habitant·e·s du quartier y pêchaient par le plancher de leur cave sans trop savoir ce qu'il y avait dessous. Si tu es en train de décider quoi visiter à Istanbul, voici ce qu'on y voit, ce qu'il faut y chercher, et pourquoi on n'en ressort jamais tout à fait comme on y est entré.
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Tu descends une cinquantaine de marches, et en quelques secondes tout bascule. La température perd une bonne dizaine de degrés. Le vacarme de Sultanahmet — les tramways, les rabatteurs, les goélands — s'éteint net, remplacé par un seul bruit, celui de l'eau qui tombe de la voûte, goutte après goutte, avec une régularité de métronome. Puis tes yeux s'habituent à la pénombre et tu comprends où tu te tiens : au bord d'une forêt, mais d'une fôret des colonnes de marbre à perte de vue, neuf mètres de haut chacune, les pieds dans une eau si calme qu'elle les redouble parfaitement.
Je t'ai déjà glissé un mot de cet endroit dans un autre article de blog : de toutes mes sorties scolaires d'enfance dans le coin, c'est cette citerne-là qui m'est restée, et pas le palais de Topkapı à côté. Le moment est venu de t'expliquer pourquoi.
Premier malentendu à dissiper, et il concerne directement le français : la « basilique » du nom n'a jamais été une église. Au-dessus du réservoir s'élevait la Stoa Basilica, un vaste édifice civil romain — une place bordée de portiques, avec ses boutiques et ses écoles — qui occupait la Première Colline de Constantinople. La citerne a simplement hérité du nom du bâtiment qui la coiffait. Les Byzantins la nommaient d'ailleurs Basilikè Kinsterna ; les Stambouliotes disent aujourd'hui Yerebatan Sarnıcı. Deux noms venus de deux familles de langues différentes, pour un seul et même trou dans le sol.
Sa raison d'être n'a pourtant rien de mystérieux : stocker de l'eau. Une ville de plusieurs centaines de milliers d'âmes, bâtie sur une péninsule pauvre en sources, devait pouvoir tenir un siège et traverser un été sec. Vers 532, au lendemain de la révolte Nika qui avait ravagé une partie de la capitale, Justinien fait aménager sous ce quartier un réservoir aux dimensions considérables : 138 mètres sur 65, soit près de 9 800 m² au sol, et une réserve d'environ 80 000 m³ destinée au Grand Palais et aux édifices voisins.
L'eau, elle, venait de loin. La citerne était alimentée par la plus ancienne des deux conduites de la ville, dite hadrianique, elle-même greffée sur un réseau qui s'enfonçait profondément dans la Thrace : en additionnant ses branches, on dépasse les cinq cents kilomètres de canaux et de ponts, ce qui en fait le plus long système d'adduction connu du monde romain. Retiens l'ordre de grandeur : pour remplir ce sous-sol, un empire entier a fait venir de l'eau depuis l'autre bout de sa province.
Le plus fascinant reste peut-être la méthode. Les 336 colonnes, réparties en douze rangées de vingt-huit, ne sortent pas d'une carrière commandée pour l'occasion : ce sont en grande partie des spolia, des éléments récupérés sur des monuments plus anciens et remployés tels quels. D'où cette cohabitation, sous une même voûte, de chapiteaux corinthiens, ioniques et de fûts sans ornement, le tout scellé par un mortier étanche à la brique pilée que le turc appelle encore horasan harcı. Rien n'a été conçu pour être beau. C'est précisément pour cela que c'est beau.
Après 1453, la ville ottomane privilégie l'eau courante et les fontaines aux grandes réserves dormantes. La citerne sert encore quelque temps — on rapporte qu'elle a alimenté un moment le palais de Topkapı — puis elle sort peu à peu de la mémoire collective. Des maisons se construisent par-dessus. Les siècles passent.
Sauf que les gens du quartier, eux, n'avaient rien oublié du tout. Ils descendaient des seaux par des ouvertures pratiquées dans le sol de leurs caves, remontaient de l'eau, et parfois du poisson.
C'est ce détail qui met la puce à l'oreille de Pierre Gilles — Petrus Gyllius de son nom latinisé —, naturaliste et topographe français installé à Istanbul dans les années 1540 pour y recenser les vestiges byzantins. Intrigué, il se fait ouvrir une cave, descend un escalier à la lueur d'une torche, et se retrouve au bord d'une forêt de colonnes noyée. Il la parcourt en barque, la mesure, la décrit, et la publie.
On parle toujours de « redécouverte ». Le mot mérite une nuance : la citerne n'avait jamais été perdue pour celles et ceux qui vivaient dessus. Elle l'était pour les européens. Ce n'est pas tout à fait la même chose, et ça vaut la peine de le dire.
Revenons à toi, quinze siècles plus tard, sur les passerelles métalliques qui traversent le réservoir. Le parcours est balisé, on avance dans un seul sens, et ce qu'il y a de plus célèbre ici se trouve tout au fond, dans l'angle nord-ouest.
Deux blocs de marbre sculptés d'un visage de Méduse y servent de socle à des colonnes. L'un est couché sur le flanc, l'autre carrément à l'envers.
Les explications ne manquent pas : neutraliser le regard pétrifiant de la Gorgone en le détournant, marquer le triomphe du christianisme sur les images anciennes, ou — l'hypothèse que privilégient la plupart des archéologues — tout simplement caler la colonne à la bonne hauteur. Ces blocs proviennent d'un monument romain des IIe ou IIIe siècles ; ils étaient déjà antiques quand les bâtisseurs de Justinien les ont posés là, et l'orientation d'un visage sur un socle immergé n'était probablement pas leur préoccupation première. La version terre à terre n'enlève rien à l'effet que ça produit quand tu arrives devant.
Cherche aussi la colonne dite « aux larmes » (gözyaşı sütunu) : son fût est couvert de motifs en gouttes ou en yeux, et il reste perpétuellement humide. La tradition veut que ces larmes commémorent les ouvriers morts pendant le chantier. C'est une belle histoire, et je te la raconte volontiers, mais aucun texte ancien ne la confirme : le motif se retrouve sur d'autres monuments de la ville, et cette colonne-ci provient très probablement, elle aussi, d'un édifice antérieur.
Le nom se démonte proprement. Yer, c'est la terre, le sol ; batmak, c'est couler, s'enfoncer. Yere batan : « qui s'enfonce dans le sol ».
Quant à sarnıç, la citerne, regarde ce qu'il devient dans Yerebatan Sarnıcı : le ç s'est adouci en c. Ce n'est pas une fantaisie d'orthographe, c'est une règle qui te suivra partout — en turc, certaines consonnes finales se modifient dès qu'un suffixe commençant par une voyelle vient s'accrocher derrière. Kitap devient kitabı, ağaç devient ağacı.
Un clin d'œil pour finir : les Stambouliotes surnomment aussi l'endroit Yerebatan Sarayı, le palais englouti. Oui, saray, le mot même qu'on avait décortiqué à propos des résidences de sultans. Il aura suffi d'une forêt de colonnes dans le noir pour qu'un réservoir soit promu palais par la rumeur populaire.
Si tu t'appuies sur de vieux souvenirs ou de vieilles photos, sache que l'endroit n'est plus tout à fait le même. Après plusieurs années de travaux, la citerne a rouvert le 22 juillet 2022, consolidée contre le risque sismique. L'ancienne plateforme en béton a disparu au profit d'un plancher métallique ajouré qui court plus près de la surface, l'éclairage a été entièrement repensé, et l'entrée réorganisée pour que la file d'attente ne s'étire plus dans la rue.
Un détail divise, en revanche : des sculptures contemporaines ont été installées dans l'eau et dans les niches. Certain·e·s visiteur·se·s trouvent qu'elles ajoutent à l'étrangeté du lieu, d'autres qu'elles n'avaient aucun besoin d'être là. Tu jugeras par toi-même. Et si tu veux l'expérience la plus saisissante, renseigne-toi sur les séances du soir : la citerne accueille désormais des concerts sous la voûte, et l'acoustique d'un réservoir de 9 800 m² n'a pas d'équivalent en surface.
Un dernier conseil : viens à l'ouverture ou en toute fin de journée. Non seulement pour l'affluence, mais parce qu'un aller-retour sous terre au milieu d'un après-midi d'août te fera comprendre, mieux que n'importe quelle leçon, ce que les Stambouliotes appellent la serinlik — cette fraîcheur qu'on cherche tout l'été et qu'on ne trouve presque nulle part.
Il ne te reste plus qu'à descendre les marches et laisser la magie du lieu faire le reste.
Une fois de retour à la lumière, si tu as envie de prolonger la balade, tu retrouveras mes itinéraires en surface dans les autres articles du blog.
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Professeure privée de turc, passionnée par l'enseignement, j'accompagne depuis plus de douze ans des élèves de tous niveaux et de tous âges. Le turc est ma langue maternelle, et je parle couramment l'anglais et le français, ce qui me permet de m'adapter facilement aux apprenants francophones et anglophones. Installée en France depuis 2012, j'innove constamment pour rendre l'apprentissage du turc à la fois accessible et ludique.
Et si tu découvrais le turc avec moi ?